Gerhard Richter, maître de l’ana-chronos

Par Marie Lesbats

 « Gerhard Richter : Panorama », à la Tate Modern de Londres, jusqu’au 8 janvier 2012
 Puis : Neue Nationalgalerie, Berlin, 12 février 2012 – 13 mai 2012
Et : Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris, 6 juin 2012 – 24 septembre 2012


La Tate Modern ouvre la voie d’une grande rétrospective consacrée au géant de la peinture Gerhard Richter. Il vous reste seulement quelques jours pour venir savourer les toiles du maître à Londres, avant que celles-ci ne s’échappent pour Berlin – l’exposition ouvre ses portes le 12 février 2012 –, avant de rejoindre les cimaises du Centre Pompidou, en juin prochain…

« Faire naître » l’émotion

Né en Allemagne en 1932, Gerhard Richter suit les cours de l’Académie des Beaux-arts de Dresde. Très tôt, il utilise l’appareil photo pour son plaisir personnel, donnant ainsi la tonalité esthétique de toute son œuvre. La photographie de presse, ses clichés privés – surtout sa famille – et les travaux d’amateurs, deviennent les sources principales de son travail et sont d’ailleurs réunies en 1972 dans l’ouvrage Atlas.

Perturbé dans les années 60 par l’essor de l’abstraction qui rythme un courant qu’il peine à suivre – mené par Jackson Pollock et Lucio Fontana, auxquels Richter s’intéresse de près –, il tente de se frayer un chemin, d’affirmer sa sensibilité, entre toiles purement abstraites – sa série Colours – et retranscription d’une réalité quasi photographique.

Ces œuvres non-figuratives sont issues d’un travail singulier qui repose sur le principe double lecture – couleur, rythme – engageant la plupart du temps une réflexion qui sollicite l’imagination. Ainsi, chaque toile pourra, symboliquement ou sémantiquement, être interprétée personnellement par le spectateur, y compris ses Gris, monochromes réalisés dans les années 60 qui évoquent la Seconde Guerre mondiale.

Pour Richter, « les toiles abstraites mettent en évidence une méthode : ne pas avoir de sujet, ne pas calculer, mais développer, faire naître ». De fait, la suppression de la frontière entre l’abstrait et le figuratif passe par la retranscription de l’émotion. Ses différentes œuvres intitulées Abstract Paintings évoquent pour la plupart des paysages qui font jouer les résonances colorées. À la manière de Monet, qui scrute son bassin de Giverny pour peindre ses ultimes Nymphéas, Richter pense la peinture comme un compositeur ; il crée ses accords, mélange les textures – denses et onctueuses, précises et incisives (June, 1983) – afin de rétablir l’harmonie qui éclot dans notre œil.

Le temps de l’équivoque

Pensées comme des sentiments, le corpus abstrait de Richter forme donc un concept qui rejoint sa démarche figurative. Son Ema, Nude on a Staircase (1966), inspirée par le non moins fameux Nu descendant l’escalier de Marcel Duchamp (1912), crée d’emblée une rencontre entre le tableau et le regardeur. La frontalité de ce corps nu qui s’expose sans pudeur, son étrange déambulation, puis l’effet de contre-plongée, nous incitent à attendre, au bas de l’escalier, cette femme énigmatique. Est-elle somnambule ou fantôme ? Réalité ou invention de l’esprit ? Richter impose un style personnel qui sublime Ema dans la rencontre du vrai et de l’imaginaire.

Cette ambiguïté, Richter la cultive avec maestria. Sur les cimaises de la plus grande salle de l’exposition londonienne, se joue l’inlassable union entre l’espace réel et l’espace peint.

Le travail sur le mouvement est couplé d’une intemporalité rendue par une action suspendue, entraînant un effet à la fois irrationnel et bouleversant de vérité. Au cœur de l’exposition sont accrochées des peintures de grand format qui appartiennent au thème du paysage, souvent abordé par Richter. Trois grands tableaux juxtaposés présentent une série de trois nuages(Clouds, 1970), que l’artiste semble avoir littéralement décroché du ciel pour les suspendre ici, devant nos yeux. Assis là, devant ces morceaux de réalité, il reste à lire les images que ces cumulus façonnent, comme dans la vraie vie… Ici, une tête d’ours ? Là, un cheval au galop ? C’est à vous de voir… Car ces bouts de ciel bleu embrouillent notre rapport au monde, reforment une nouvelle matérialité. Celle de la toile, celle de la création. Les Abstract Paintings ou la série Cage (2006) soulèvent ce même thème de réalité suspendue. Usant à l’excès des explosions de couleurs (« Blow-up ») et de lumières étincelantes, maîtrisant la technique fameuse du « raclage » – celle-là même qui a fait la célébrité de Richter –, le peintre mêle l’intimité à la monumentalité et appelle le regardeur à s’immerger dans la matière.

Une fenêtre sur le monde

Les quelques sculptures exposées présentent une complémentarité au travail de peintre de Richter. Usant du verre, du miroir ou de l’objet chromé, l’artiste s’intéresse aux diverses formes de réflexion – lignes, lumières –, qui établissent une continuité entre l’œuvre et la nature, entre l’art et la vie.

Les toiles réalisées dans les années 1980 dénotent un regain de réalisme, mais cette fois imprégnées d’une sensibilité classique – voire romantique –, et pourtant toujours photographique. Pour Richter, la photographie est aussi un sujet principal, comme en témoignent ses magistrales Overpainted Photographs – malheureusement trop peu exposées – , qui transcendent des clichés du quotidien en véritables compositions plastiques.

Toute une série de tableaux aux motifs épurés rappelle la sobriété des vanités hollandaises du XVIIème siècle dans un camaïeu de gris, vert pâle et sable. Si Candle (1982) et Skull (1983) renvoient bien à ce sentiment de lent écoulement du temps, ses  paysages brumeux au format carré – Barn (1984) et Meadowland (1985) – ne sont pas moins évocateurs. Saisis dans une hallucinante réalité, ils appartiennent surtout à notre imaginaire collectif. Ils ne sont nulle part, et partout à la fois. Ils n’ont pas d’identité géographique précise. Richter renvoie là aussi à l’idée d’intemporalité, de fuite de l’instant, d’éternité. Et donc d’universalité.

Ses tableaux se métamorphosent en authentiques fenêtres ouvertes sur notre monde ; ils favorisent la contemplation et laissent l’esprit vagabonder.

En ce sens, le tableau Betty, peint en 1988, est un coup de maître. Issu d’une photographie faite dix ans plus tôt, ce portrait de grand format est une image puissante. Sur la toile, la fille du peintre, dont le buste et le visage sont tournés vers un « gris » réalisé par le père.

Par la chevelure pouponne et les vêtements gais de la jeune fille, Richter fait allusion à l’enfance, alors que l’obscur monochrome évoque plutôt les souvenirs d’une histoire ombrageuse, celle des années difficiles, celle de la guerre. Si la douceur de la lumière qui caresse la fillette laisse présager le meilleur, le visage de Betty est pourtant absent… Richter souhaite montrer ici l’exacte transition entre l’enfance et l’âge adulte. Le passé et l’avenir. La naissance et la mort.

Betty regarde pour l’instant derrière elle, mais elle va vite se mouvoir pour enfin dévoiler son visage au destin – ainsi qu’au spectateur. Une grande nostalgie émane de cette toile, faisant écho à chacun : aux jeunes générations, qui voient une époque révolue et perdue à jamais, et aux parents qui redoutent que leurs enfants ne grandissent et ne se détournent d’eux, inévitablement. Betty s’ajoute à la longue tradition des mystérieux portraits sans visages, tels que les ont peints Ingres (La Baigneuse de Valpinçon, 1808), Friedrich (Voyageur contemplant une mer de nuages, 1818), ou Dali (Femme à la fenêtre, 1925), mais elle s’inscrit également dans une réalité photographique et donc universelle. Betty fait naître un superbe paradoxe, véhiculant à la fois une grande valeur communicative et un profond mystère. Ce portrait est un authentique chef d’œuvre. Richter y peint la fresque de l’homme, de ses peurs, de son histoire.

Avec cette nouvelle grande rétrospective européenne, le visiteur peut contempler le travail de l’un des artistes les plus cohérents de la génération XXème-XXIème siècles. S’amusant des lumières et de la couleur, Richter apparaît surtout comme le maître de l’« ana-chronos », ou non-temps, qu’il définit justement par une méthode claire, où chaque toile se veut le prolongement du monde, comme un ensemble suprême où le commencement et la fin ne ferait qu’un.

« Gerhard Richter : Panorama» sur le site de la Tate Modern

Site Internet de Gerhard Richter

Images :

- Skull, 1983, huile sur toile, Gerhard Richter Archive, Galerie Neue Meister, Dresde, Allemagne

- Cage 1, 2006, huile sur toile, Tate, London, UK

- Ema (Nude on a Staircase), 1966, huile sur toile, Museum Ludwig, Cologne, Allemagne

- Cloud, 1970, huile sur toile, National Gallery of Canada, Ottawa, Ontario, Canada

- Barn, 1984, huile sur toile, Collection particulière

- Betty, 1988, huile sur toile, Saint Louis Art Museum, Saint-Louis, USA