L’art griffé Stein

par Marie Lesbats

Par Marie Lesbats

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« Cézanne, Matisse, Picasso… L’aventure des Stein » , au Grand Palais à Paris / 5 octobre 2011 – 16 janvier 2012


Si elle campe une place remarquable dans le milieu artistique du début du XXème siècle, l’histoire de la famille Stein n’est pourtant pas si connue du grand public.
Les quatre américains sont pourtant ceux qui, les premiers, ont cru en une veine moderne que beaucoup méprisaient alors. Visionnaires, ils ont été touchés par la plupart des sensibilités des futurs grands noms en peinture et ont ainsi rassemblé un ensemble de chef-d’œuvres extraordinaire, qui symbolise les avancées artistiques de toute une génération.
Afin de restituer leur histoire, le Grand Palais accueille la seconde étape d’un grand projet franco-américain et met à l’honneur « Matisse, Cézanne, Picasso… L’aventure des Stein », orchestrée par la commissaire Cécile Debray.

« Four Americans in Paris »

Leo et Gertrude

Leo Stein (1872-1947) est le premier à se rendre en Europe, dès 1902. Il souhaite parfaire sa formation artistique et gagne quelque temps l’Italie, où il s’imprègne d’abord, d’une philosophie classique, puis des préceptes impressionnistes, grâce auxquels il accède à Cézanne. A son arrivée en France, il s’installe dans une maison-atelier au numéro 27 de la rue de Fleurus, où son inséparable cadette Gertrude (1874-1946) le rejoint l’année suivante.
Dès lors, son goût s’oriente vers la libération de la forme pure. Commencent les premiers achats qui se composent de toiles de Cézanne, Manet, Renoir ou Degas. La première salle de l’exposition ouvre donc sur cet échantillon impressionniste où les formes sont déjà libérées et simplifiées, échappant au carcan classique.
Au Salon d’automne de 1905, l’attention de Leo est portée sur La femme au chapeau, de Matisse. Cette toile est une palette ; une  étonnante éclaboussure de couleurs, qui marque un véritable cap dans l’histoire de la peinture et joue le rôle d’un détonateur chez Leo Stein. Il voit dès lors ses choix se porter sur des œuvres plus intenses, faisant sortir ces « Fauves » de leur cage et l’éloignant un temps de ses préoccupations antérieures.

Sa sœur Gertrude s’entiche des mêmes auteurs et soutient auprès de Leo l’exacerbation des couleurs issue du post-impressionnisme, qui ne renonce pourtant pas systématiquement aux sujets classiques, comme le démontre la séquence consacrée à la représentation du nu. Dans ces salles aux cimaises blanches se côtoient volontiers la Mère au corsage noir, de Maurice Denis et La Sieste de Pierre Bonnard ou encore Tournesols sur un fauteuil (1901) par Gauguin.
Le Nu bleu : souvenir de Briska (1907) peint par Matisse offre un corps littéralement sculpté dans la couleur, alors que le Meneur de cheval nu (1905-1906) de Picasso reste frontal et hiératique. La confrontation des deux maîtres absolus, Matisse et Picasso, au sein d’une même salle, replace le spectateur dans un moment charnière de l’histoire de l’art : Matisse s’était affranchi des dogmes classiques, alors que le jeune Picasso, empreint de doutes, s’accrochait encore à ses pairs…

Michael et Sarah

Michael (1865-1938), le frère aîné, et sa femme Sarah (1870-1953) s’installent à Paris en 1904, au 58 rue Madame, à deux pas de la rue de Fleurus.
Venu de San Francisco, le couple, sous l’influence de Leo, développe une sensibilité à la peinture et une forte intuition pour le regard original de Matisse. Tous deux deviennent vite proches du peintre, qu’ils soutiennent inlassablement en lui achetant de nombreuse toiles comme Femme en kimono (vers 1906), Luxe I (1907), Intérieur aux aubergines (1912), ou plus tardivement Le thé dans le jardin (1919)… .
Sur les conseils de Sarah, Matisse ouvre en 1908 une Académie, où il peut à loisirs expliquer sa conception de l’art et former des élèves en insistant sur des préceptes personnels, qui mêlent formation académique et expression libérée de la couleur, notamment fondée sur l’équivalence musicale. Considérés dans l’exposition comme les véritables « matissiens », le duo impose un réel engouement et crée une collection complète, exposée en partie à Berlin, à la galerie Gurlitt, en 1914. Ce voyage des Matisse engendrera malheureusement le démantèlement de ce fantastique ensemble, confisqué par les Allemands au moment de la guerre. A leur retour à San Francisco, en 1935, Sarah et Michael emmènent pourtant quelques unes de leurs toiles de l’autre côté de l’océan, marquant l’entrée de Matisse dans les collections internationales.

Une famille au service de l’art

De fait, les Stein incarnent presque à eux seuls un renouveau de la scène artistique parisienne au tournant du siècle. Modernisant d’une certaine manière les « salons » littéraires, ils accueillent dans leurs appartements – aussi bien rue de Fleurus que rue Madame – des personnalités de l’époque. Des peintres, mais aussi des poètes ou des photographes – Apollinaire, Max Ernst, Edward Steichen… – forment autour des collectionneurs une société effervescente et curieuse. Cette joyeuse compagnie, formée d’admirateurs et de détracteurs, se montre avide de disserter sur les dernières toiles accrochées aux murs des intérieurs, étale une voracité de débats et de danses. Dans son livre Paris est une fête, Hemingway écrit : «On eût dit l’une des meilleures salles dans le plus beau musée, sauf qu’il y avait une grande cheminée et que la pièce était chaude et confortable ».
Une vidéo et des clichés présentés dans l’exposition permettent de ressentir l’atmosphère de ces réceptions informelles, ces « samedis soirs » fusionnent différentes cultures et toutes classes sociales. Ces visiteurs commentent et écoutent les exposés passionnés de Leo, puis font circuler les rumeurs dans le tout Paris. Les quatre Stein brassent la bohème artistique et imposent leur goût unique, celui qui fait parler d’eux et, inévitablement, des artistes qu’ils exposent – le travail de Picasso n’est d’ailleurs visible nulle part, si ce n’est chez les Stein. Jusque dans les années 1910, ils sont et font l’avant-garde.

L’incontournable Gertrude Stein

Avec l’arrivée d’Alice Toklas, la compagne de Gertrude, au 27 rue de Fleurus, Leo s’évince peu à peu, préférant aux déstructurations cubistes les harmonies colorées de Renoir. Gertrude développe alors un salon plus exclusif, recentré sur ses propres écrits et sur la figure centrale de Picasso. Les deux créateurs nouent notamment leur amitié autour d’une concordance qui s’établit entre les textes de Gertrude, acérés, répétitifs, et le premier cubisme du peintre, incarné par le portrait de Gertrude Stein (1906) qui est présenté au cœur même de l’exposition. Ici, la justesse de personnification souligne la puissance de Gertrude, sa force quasi masculine et son implacable détermination à défendre l’art. Rapprochée à juste titre du Monsieur Bertin d’Ingres, elle pose, solidement assise sur un sofa, dans une position qui évoque une intense conversation ou une sérieuse réflexion. Picasso représente son alter-ego ; il joue de son audace de matador pour traduire sa pensée : « elle finira par lui ressembler ». Le visage ressemble déjà à un masque et trahit les débuts cubistes de Picasso. Cet imposant portrait – au même titre que Nu à la serviette –, constitue l’une des œuvres qui forment la genèse des Demoiselles d’Avignon, manifeste du Cubisme, achevé en 1907.
Si le rôle de Gertrude Stein dans la carrière de Picasso est indiscutable, celle-ci s’affranchit peu à peu du peintre lorsque sa cote augmente. Elle se tourne alors vers des peintres moins connus, qualifiés de « néo-romantiques », qu’elle soutient à Paris, mais également sur le territoire américain. Les toiles de Francis Rose, Balthus ou Picabia sont ainsi présentés dans les dernières salles de l’exposition, survolant sommairement la période où Gertrude regagne l’Amérique pour partager l’expérience vécue en Europe.

Une compilation majeure dans l’histoire de l’art et des collections

Cette présentation du Grand Palais, grandiose par sa taille et sa qualité, s’inscrit en réalité dans une certaine « tradition ». Les Stein ont régulièrement fait l’objet d’exhibition dans de grands musées, à commencer par le Museum of Modern Art de New-York, dès 1968, avec ce titre fameux : « Four Americans in Paris ».
C’est au Grand Palais, lors du Salon d’automne de 1905, que Leo Stein vit pour la première fois La femme au chapeau de Matisse. Aujourd’hui, ce lieu offre une scénographie d’une grande clarté, qui joue sur le rythme de la monographie et du déroulement des grands peintres modernes sur les cimaises blanches, alors que les synthèses historiques et documentaires sont matérialisées par de petits volumes colorés, des « boîtes à histoires ».
Au-delà d’une véritable ode à la famille Stein, l’exposition est un écrin à une formidable série d’œuvres. Sur les cimaises se côtoient les plus grands artistes du XXème siècle, dont on découvre la relative instantanéité du succès. Picasso, Matisse et les autres doivent, sinon à leur génie, leur grande renommée à des personnalités adjacentes, qui ont cru en leur regard avant-gardiste, en leur capacité à changer le cours de l’art et de son marché. Dans cette entreprise, les quatre Stein ont brillé. A la progression de ces salles, il est impossible de ne pas penser à l’abondance de créativité, à l’audace de ces artistes, à l’engagement de ces adorateurs de l’art. Des collectionneurs venus du bout du monde qui ont trouvé en France l’autre facette, l’évidence que les européens étaient incapables de regarder en face, la voyant de trop près. Plus tard dans le siècle, les préoccupations du IIIème Reich vont même jusqu’à inventer l’expression d’ « Art dégénéré » pour qualifier les peintres modernes…
Gertrude Stein, quant à elle, résume ainsi le rapport des européens à l’art moderne :«Leur plaisir serait tellement plus fort s’ils aimaient ce qui est créé au moment où c’est créé plutôt que quand c’est devenu classique. »
« L’aventure des Stein » est un titre bien trouvé. L’édification de leur collection est une épopée. Mieux, une promesse. Elle est le révélateur d’une sensibilité, l’éclosion d’une ère. Elle est leur « griffe ». Celle de la couleur exacerbée, celle de la forme libérée.

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L’aventure des Stein sur le site du Grand Palais

Images :

Nu bleu, souvenir de Biskra, Matisse, 1907, huile sur toile, The Baltimore Museum of Art
La femme au chapeau, Matisse, 1905, huile sur toile, San Francisco Museum of Modern Art
Gertrude Stein et Alice Toklas, 27 rue de Fleurus, Man Ray, 1921, Collection du Centre Pompidou, Musée national d’art moderne
Gertrude Stein, Picasso, 1906, huile sur toile, New York, The Metropolitan Museum of Art