L’autre monde de Diane Arbus

par Marie Lesbats

Par Marie Lesbats

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« Diane Arbus », au Jeu de Paume, du 18 octobre 2011 au 5 février 2012.

Cet automne, le Jeu de Paume présente dans ses galeries les œuvres de l’inclassable Diane Arbus, photographe américaine qui s’est consacrée à la représentation de l’homme et de ses différences.
Née à New York le 14 mars 1923, Diane Arbus réalise ses premières photos dans les années 40 et travaille en free-lance pour de nombreux journaux tels Esquire, Harper’s Bazar ou The London Sunday Times. Ces collaborations lui permettent de s’adonner à divers reportages photographiques. Elle découvre en 1962 la technique du Rolleiflex et adopte un peu plus tard le format 6×6. Avec les bordures du négatif laissées apparentes sur ses tirages et le système du close-up – gros plans serrés –, la jeune femme crée sa signature artistique. Grâce aux bourses Guggenheim qu’elle obtient à deux reprises dans les années 1960, elle est libre de sillonner les Etats-Unis pour retranscrire par l’image les « Rites, manières et coutumes de l’Amérique » ; dans ces clichés se mêlent diverses sources d’inspiration, qui ont pourtant en commun le plus classique des thèmes : la nature humaine. C’est là, qu’Arbus s’illustre.

À l’entrée de l’exposition, un panneau. Il est là pour donner une trame, les informations sommaires nécessaires à celui qui va « vivre une expérience ».
Une fois entré, le visiteur est livré à lui-même. Pas de signalétique, seulement les cartels. Pas non plus de présentation chronologique qui laisserait supposer une quelconque méthode, une logique de travail. Mais est-ce bien gênant… Ici, vous êtes dans le monde déluré et délirant de Diane Arbus. Et cette présentation épurée, brutale, vous impose un face à face avec le sujet photographié, une fenêtre béante sur son univers personnel.

« J’aimerais photographier tout le monde »
Ces mots de Diane Arbus dépeignent son désir d’exhaustivité dans la recherche de l’individu.
Quelques clichés témoignent néanmoins, au début de sa carrière, de l’intérêt qu’elle donne à des thèmes plus classiques. Elle emprunte une lumière vue chez les pictorialistes – Au château à Disneyland, 1962 –, notamment chez Alfred Stieglitz, qu’elle rencontre dans les années 1940. Peu à peu, elle développe un regard frontal et structure ses compositions. Elle regarde Paul Strand, se penche sur les rues d’Eugène Atget.
Rapidement, et naturellement, elle se tourne vers l’homme, plutôt que sur son environnement. Dès ses photographies publiées dans Esquire en 1960 sous le titre « The Vertical Journey » (Le voyage vertical), elle surprend, parmi les « choses banales », des individus étonnants qui pourraient directement sortir des contes de fées. Cette perception très personnelle, ce lien presque secret qui lie le modèle au photographe, engendre une production saisissante, où le spectateur comprend, en filigrane, le plein investissement de l’artiste. Comme dans un rêve, se côtoient sur les cimaises du Jeu de Paume ses Amis lilliputiens russes dans un salon de la 100e rue à New York, Un albinos avaleur de sabre, Un homme tatoué, ou encore Un géant juif chez lui avec ses parents dans le Bronx… Fascinée par le «bizarre », Arbus dirige son objectif sur les êtres différents, qu’ils le soient par choix ou par obligation. Les sujets tabous l’inspirent. La veuve richissime dans sa chambre à coucher placardée d’objets kitch, l’intéresse tout autant que la femme au foyer portoricaine, assise sur son lit, lasse et désenchantée. Regarder cette diversité de si près, d’un œil si inquisiteur, soulève la dimension anthropologique de l’art d’Arbus. Une « anthropométrie » moderne, à même le corps et l’âme. Une philosophie en quête d’excentrisme où les limites sont sans cesses repoussées.

Arbus à la frontière
La question de la « frontière » est précisément l’un de caractères dominants du travail de Diane Arbus. Les limites entre enfance et monde adulte, entre femme et homme, entre « normalité » et déviance… « L’appareil photo est une sorte de passeport ».
Curieuse, insatiable, elle impose son regard sur les populations marginales. Inspirée dans cette entreprise par l’enseignement de Lisette Model qui sait elle aussi scruter la diversité humaine, la jeune femme aime l’être humain dans tous ses états.
En arpentant les chemins de Central Park, elle shoote par exemple les passants, gravant dans le négatif les particularités que tous, nous leur trouvons. D’Un homme très maigre, à l’Enfant avec une grenade en plastique, l’artiste retient une image significative, dotée d’une puissance symbolique. Diane Arbus s’immisce aussi dans le quotidien des travestis, des prostituées ou des toxicomanes, pour donner son témoignage.
En 1965, elle se rend dans le camp de nudistes de Sunnyrest, en Pennsylvanie. Attachée à cette idée qu’il faut s’immerger dans un univers pour en saisir l’essence, elle décide de vivre l’expérience jusqu’au bout, de se déshabiller elle-même, gardant son appareil au cou, pour approcher le cœur de cette population remarquable.
Pour elle, l’appareil photo est l’outil magique qui permet de transcender le sujet : s’il est intéressant dans la vie, il en deviendra plus fascinant, plus authentique. Si l’on se penche sur un Retraité et sa femme chez eux un matin dans un camp de nudistes, il est amusant de se mettre à la place de la photographe… Assise sur une chaise en face du couple nu, elle dissèque leur quotidien. Entre l’aisance et le ridicule, ils sourient, un peu figés, fiers et contraints. La lumière très douce donne une atmosphère suspendue ; il demeure ici un caractère familier, voire banal. Pourtant, la nudité des personnages, le tableau de pin-up – elle aussi nue – suspendu au mur, les pantoufles trop présentes de l’homme, rendent la scène absurde. Cette sensation de grotesque perçue dans la vie courante est un caractère fréquent chez Diane Arbus. Avec ironie, elle immortalise un Arbre de Noël dans un salon à Levittown (1963), écrasé par le plafond, surchargé de décorations et de cadeaux, au milieu d’un salon vide. Si Noël est une fête, ce sapin a l’air bien triste.

Diane Arbus ne se contente toutefois pas de l’insolite ; elle tient aussi à confronter le public à ses portraits photographiés, en abolissant littéralement les frontières. Elle joue avec les apparences, construit une intimité pour recréer une identité sincère. Ainsi, lorsque l’on s’arrête un instant devant cet Enfant en pleurs du New Jersey, un sentiment d’empathie nous envahit. Le gros plan sur le visage du petit, les grosses larmes qui roulent sur ses joues, son regard perdu dans le désarroi… Cet enfant est là, devant nous. Alors, il ne vient qu’une seule idée : le consoler.
Le spectateur se crée ainsi sa propre histoire, une rencontre, souvent forte.
Ici, l’excentricité d’une Femme au masque en forme d’oiseau. Là, les célébrissimes Jumelles identiques, prêtes à vous décrocher un sourire… Toutes ces femmes ou tous ces hommes ont en commun de fixer l’objectif. Ils nous regardent, partagent un moment de leur vie. Diane Arbus a bien compris que « beaucoup de gens tiennent à ce qu’on s’intéresse à eux »…


Dépasser l’image
Au-delà des poncifs, Diane Arbus s’attache surtout au réel. Elle donne à voir le sujet brut, soulève de son flash l’essentiel, sans tuer l’âme. Sa Fille à la casquette, les cheveux déployés sur le buste, fixe intensément l’appareil. Elle semble appartenir à un autre temps, mener une marche vers une ère nouvelle. L’image en devient quasi- allégorique.
Grâce à la pureté de la composition et à la frontalité, aucune échappatoire n’est possible, ni pour le modèle, ni pour le spectateur. Arbus jette à la face du spectateur ce qu’il cherche à voir, ou ce qu’il cherche à éviter. Il convient là de regarder la différence en face, de se confronter à elle, avec courage, pour mieux la capter. Dès 1968, Arbus demande l’autorisation de photographier dans les prisons, les maisons de retraite ou les hôpitaux. Sa série « Sans titre », scelle justement la rencontre entre l’étrange – au sens d’étranger, difficile d’accès – et le fascinant. Ces portraits d’handicapés, photographiés dans le parc de l’hôpital, sont lumineux. Installés à part dans l’exposition, dans une rotonde, ils montrent la vérité de l’isolement. Ils peuvent être troublants, mais renvoient à de véritables instants de bonheur et de complicité, à une certaine forme de liberté. Avec tout le paradoxe que cela comporte, il pourrait même s’agir des portraits les plus gais, les plus positifs, de cette rétrospective.

En 1971, Diane Arbus se donne la mort dans son appartement de Westbeth, à New York. Son œuvre, aussi décalée qu’intuitive, eut surtout un succès posthume. Plusieurs expositions se succèdent aux Etats-Unis, entre 1972 et 1975. Son influence et sa notoriété ne cessent de s’accroître.
L’exposition du Jeu de Paume, où sont accrochées plus de 200 photos, permet une totale immersion dans un travail aussi enveloppant qu’éprouvant. Conçue de telle sorte à oublier la scénographie, elle met l’accent sur la puissance sémantique. Si certains visiteurs sont décontenancés par l’absence d’explication, ils trouveront leurs réponses dans le dernier espace de l’exposition, où sont rassemblés les éléments biographiques de Diane Arbus. On pourrait aussi regretter que certains tirages aient subi les affres de l’humidité… Mais l’essentiel est là, préservé, incisif. La force d’Arbus tient à cette inébranlable faculté à établir un lien entre le regardeur et ses modèles. Audacieuses, ses photographies défient le temps et déjouent toutes les règles, laissant une empreinte majeure dans l’histoire des représentations. A coups de « binettes » déprimées, de regards en souffrance, de postures marquées par la vie ou de quêtes identitaires, Arbus nous enseigne la justesse et l’humilité… Elle dit pourtant qu’elle « s’accommode de la maladresse ». Elle dit aussi « que presque chaque jour, surgit un émerveillement ».

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« Diane Arbus » sur le site du Jeu de Paume

Images :

Homme tatoué dans une fête foraine, Maryland, 1970

–  Diane Arbus par Stephen Frank pendant un cours à la Rhode Island School of Design, 1970

Retraité et sa femme chez eux un matin dans un camp de nudistes, New Jersey, 1963

Arbre de Noël dans un salon à Levittown, Long Island, 1963

Un enfant en pleurs, New Jersey, 1967

Sans titre (6), 1970-1971