Cecil Beaton en photographe souverain – Portraits de la Reine Elisabeth II

par Marie Lesbats

Par Marie Lesbats

« Queen Elizabeth II by Cecil Beaton – a Diamond Jubilee Celebration », au Victoria & Albert Museum, à Londres, jusqu’au 22 avril 2012

Le Victoria & Albert Museum présente en ce début d’année une exposition retentissante consacrée aux portraits de la Reine d’Angleterre réalisés par le photographe britannique Cecil Beaton.

Le 6 février 1952, il y a tout juste 60 ans, le roi Georges VI décédait en laissant à sa fille aînée le trône du Royaume-Uni. L’île britannique célèbre donc, en cette année 2012, le Jubilée de Diamant de l’accession au pouvoir de la Princesse Elisabeth, et mentionne qu’au-delà de l’événement royal, il s’agit d’un épisode historique.
Alors que ce mois de février est marqué par divers évènements et visites dans les différents pays du Commonwealth, Londres voit se multiplier les fêtes organisées en hommage à la Reine. Outre le parc olympique surnommé le Queen Elizabeth Park, le Victoria & Albert Museum accueille une exposition rétrospective des moments clefs du règne d’Elizabeth II, immortalisés par l’œil esthète de Cecil Beaton (1904-1980).

Dans les années 1930, le photographe britannique Cecil Beaton est reconnu en Europe et aux Etats-Unis pour ses portraits d’artistes – Pablo Picasso, Salvator Dali, Katherine Hepburn, Marlène Dietrich – mais aussi pour ses effigies de la famille royale, qui comptent nombre de princesses, ducs et duchesses… Après ses débuts en 1927 au magazine Vogue, Beaton développe un style glamour, élégant et sophistiqué qui l’intronise comme l’un des photographes de mode les plus célèbres de sa génération. En 1939, il réalise un ouvrage intitulé My Royal Past pour lequel il fait poser ses amis en costumes très élaborés, dans la veine de la photographie anglaise Victorienne et Edouardienne du XIXème siècle. Ces photographies, réalisées dans le studio des non moins fameux photographes de cour Daniel et William Downey, instaurent une esthétique idéalisée et traditionnelle qui séduira rapidement la Reine Elisabeth.

Une image traditionnelle du pouvoir

Les premiers portraits présentés dans l’exposition sont ceux de la Reine Mère, puis ceux de la jeune Princesse, avant son accession au trône. Empreints d’une sensibilité très classique, ils sont conformes au goût d’avant-guerre et très fidèles à ce qu’une image du pouvoir « doit » véhiculer. En outre, ces portraits ne permettent pas de déceler la vraie nature identitaire de la Reine ; ils sont plutôt des icônes, des « allégories ». Inspiré par les peintres romantiques du XVIIIème tels Gainsborough ou Wintherhalter, Cecil Beaton installe ses modèles dans des décors idylliques souvent issus de tableaux très illustres – comme par exemple Les Heureux hasards de l’escarpolette du peintre Fragonard –, garnis de fleurs fraîchement cueillies dans son jardin et éclairés de lumières très maîtrisées, qui laissent transparaître la richesse des étoffes et la splendeur des ornements. Ce créateur méticuleux affectionne avant tout les éléments de studio, où rien n’est laissé au hasard. Fidèle à ses travaux réalisés auparavant dans les studios de Vogue, il sait donner un sens à sa composition et traduit avec précision une certaine poésie et une forme de distance qui viendront dès lors sublimer son sujet. L’abondance d’accessoires, la splendeur des toilettes, mais aussi les réglages techniques constituent pour lui les rudiments essentiels de la réussite d’un portrait officiel.
Seul un très doux portrait en pied de la Reine Elisabeth, prise avec son ombrelle dans les jardins de Buckingham en 1939, dénote une forme de simplicité et une mystérieuse légèreté qui valent davantage aux observations préraphaélites ou symbolistes.
Passées ces cimaises où s’amoncellent les représentations classiques de la famille royale, le visiteur découvre, au cœur de l’exposition, cantonnée dans une alcôve blanche, la série de photographies de la cérémonie du Couronnement de la Reine Elisabeth II, datant du 2 juin 1953. Pour le peuple anglais, cet événement de sacre vient entonner un âge nouveau, alors appelé la « Nouvelle Ere élisabéthaine ».
Le visiteur est ici invité à regarder les images d’archives (colorisées) qui ont été vues à l’époque sur les postes de télévision du monde entier. La cérémonie filmée à l’abbaye de Westminster, tout comme les photos réalisées plus tard à Buckingham par Beaton, expriment la puissance du protocole, ainsi que la grande valeur symbolique de chaque étape du couronnement. Dans une vitrine de l’exposition sont présentés les documents de travail de l’artiste qui font état de longues heures de réflexion, de retouches et de recadrages pour parvenir enfin au portrait voulu. Assisté des collaborateurs de Vogue, qui règlent au millimètre les éclairages et la disposition des objets autour de la Reine, Cecil Beaton compose son cliché comme un peintre choisirait ses couleurs.
Assise sur le trône, la Reine Elisabeth II fixe l’objectif. En arrière plan, un décor représente la nef de l’abbaye de Westminster. Tout ici fait référence aux portraits historiques d’apparat, qu’il s’agisse du tableau de la Reine Victoria par Georges Hayter, lors de son couronnement en 1840, ou des portraits de cour des grands monarques français, comme par exemple celui de Louis XIV peint par Hyacinthe Rigaud en 1701 (musée du Louvre). La magnificence théâtrale de la cérémonie et la tradition se prolongent grâce l’ostentation des regalia, objets symbolisant la monarchie (constitués notamment de la couronne, du sceptre et du globe), grâce aussi à l’amoncellement d’étoffes précieuses et au faste des parures éclatantes de mille joyaux. La mise en scène de Cecil Beaton est rigoureusement triomphale.

La nouvelle vague de Beaton

Au-delà des clichés flamboyants qui ont fait sa renommée, Cecil Beaton s’est aussi exercé à des travaux plus engagés, qui manifestent son rôle déterminant à Buckingham, lors de la Seconde Guerre mondiale. De 1940 à 1944, il travaille pour le Ministère Britannique de l’Information et produit plus de 30 000 images à travers le monde sur les désastres causés par la guerre. Il pérennise ainsi les destructions du Palais lors des bombardements de 1942, dont les planches contact sont brièvement exposées. Il impose ainsi sa place au sein de l’histoire royale. C’est aussi Beaton qui réalise le portrait de la Princesse en uniforme de Colonel en chef des Grenadiers de la Garde qui témoigne de la première accession d’une femme à ce poste de l’histoire, publié en couverture du magazine américain Life en 1943.

Si l’exposition réserve peu de surprises, elle incite cependant à regarder les représentations de la Reine d’un point de vue plus « personnel », inscrivant Cecil Beaton dans un rapport plus intime à la vie souveraine et faisant peut-être de lui l’un des premiers photographes « people » de la famille royale.
Après son mariage avec le Prince Philippe, la Princesse Elisabeth donne naissance au Prince Charles le 14 novembre 1948. Elle choisit Cecil Beaton pour immortaliser ce moment, et renouvelle cette collaboration pour la naissance de chacun de ses enfants. Une sélection de ces clichés est présentée au milieu du parcours du V&A. Si les photographies de Charles semblent toujours relever de cette veine « romantique » faite de voilages immaculés et de décors peints à la « rococo », le changement opère dès 1950 avec les photographies de la naissance de la Princesse Anne, pour lesquelles Beaton supprime les fioritures et décide de présenter une scène « quasi-ordinaire » de maternité. Cette évolution coïncide avec le déplacement de la famille royale du palais de Buckingham à Clarence House, qui dévoile un cadre plus « commun ». Dans cette demeure, Elisabeth et ses enfants semblent savourer le bonheur de tout ménage anglais, bien construit par l’apparente spontanéité des clichés de Beaton. Ceci étant, hormis quelques rares instants pris sur le vif – comme, par exemple, le jeune Prince Charles représenté sur le dos de sa mère –, les scènes sont la plupart du temps composées, ce qui crée un sentiment d’arrêt sur image et induit un effet quelque peu « catalogue ». Du reste, les planches contact viennent encore témoigner des tirages favoris de l’artiste et d’une parfaite rigueur dans le choix des clichés finaux, qui seront présentés dans la presse pour traduire l’image d’une souveraine vertueuse, tant au service de sa famille qu’au service de son royaume…


La biographie de Cecil Beaton et les cercles qu’ils fréquentent sont ensuite trop brièvement suggérés et laissent un peu le visiteur sur sa faim. Il convient ici de citer les quelques portraits de l’artiste, photographié notamment par les fameux Curtis Moffat et Irving Penn.
Il eut été intéressant d’évoquer la carrière de designer de décors et de costumes de théâtre et de films qui ont amené Beaton à fréquenter les sphères hollywoodiennes – et d’etre notamment reconnu pour son travail sur le film My Fair Lady en 1956.


Le parcours s’achève dans une installation à l’allure de cabane qui présente des cimaises sombres montrant les photographies de la dernière collaboration entre la Reine et Cecil Beaton.
En 1968, la Reine Elisabeth II pose en effet pour la dernière fois pour le photographe, qui voit cette année-là s’ouvrir la grande exposition rétrospective de son travail à la National Portrait Gallery de Londres. Sa sensibilité ayant considérablement évolué au cours des années 60, au contact de la nouvelle génération de créateurs menée par David Bailey, Brian Dufy ou Andy Warhol, Beaton, résolument plus moderne, appréhende la séance et n’hésite pas à écrire dans son journal les singulières oppositions de goûts et de points de vue qui existaient désormais entre la Reine et l’artiste. Elisabeth accepta néanmoins de poser dans le long manteau noir d’amiral souhaité par Beaton… C’est sans doute dans cet uniforme de la plus simple sobriété, sans faisceau de pierres précieuses ni cascade d’argent, sur ce fond bleu ciel uni, que Beaton signe son portrait le plus accompli de la Reine d’Angleterre. Un portrait chargé d’humilité et de maturité, qui dévoile la grandeur royale sans étouffer l’âme de la femme.

« Queen Elizabeth II by Cecil Beaton » sur le site du Victoria & Albert Museum

Images :

Reine Elisabeth II, cérémonie du couronnement, 2 juin 1953

Princesse Elisabeth, mars 1945

Princesse Elisabeth et Prince Charles, Clarence House, septembre 1950

Cecil Beaton par Curtis Moffat, vers 1930

Reine Elisabeth II, septembre 1968