Incarner la chair – Lucian Freud

par Marie Lesbats

Par Marie Lesbats

« Lucian Freud – Portraits« , au National Portrait Gallery, à Londres, jusqu’au 27 mai 2012.

Depuis le 9 février 2012, la National Portrait Gallery de Londres accueille sur ses cimaises les toiles du monstre de la peinture Lucian Freud. Si cette rétrospective trace avec justesse les évolutions picturales de Freud, elle souligne surtout la démarche favorite du peintre qui consistait en l’observation scrupuleuse et outrancière du modèle vivant… L’exposition est singulièrement différente de celle qui s’est tenue en 2010 au Centre Pompidou. Elle préfère au cheminement thématique un parcours chronologique.
Divisée en dix petites fractions qui restituent les étapes marquantes de la carrière de Lucian Freud, l’exposition est surtout conçue comme un ensemble clair qui relève de la singulière expérimentation picturale de l’artiste sur ses modèles successifs.
Quelques toiles relevant de ses débuts laissent transparaître des tentatives surréalistes ou néo-romantiques. En témoignent les portraits de sa première femme, Kitty Garman (Girl with roses, 1947), dans lesquels les grands yeux, la pâleur et l’égarement traduisent un goût pour les particularités physiques et l’intériorisation du modèle. Déjà, Freud semble traquer l’angoisse et le désespoir qui façonneront l’ensemble de son œuvre.

Dans les années 50, l’artiste délaisse les mines de cire et l’immense regard où se lit la lumière pour s’intéresser plus précisément au « paysage du visage ». Ce basculement pictural correspond au changement de posture de Freud, qui se sentait contraint par la position assise.
L’exposition souligne ainsi le portrait Woman Smiling (1958-1959) qui représente la première œuvre de Freud libéré face à son sujet. Dès lors qu’il décida de peindre debout, sa peinture devint plus vigoureuse, plus expressive, plus brutale.Les premiers nus de Lucian Freud apparaissent également dans les années 50. Ils dénotent une considération plus prégnante pour le rendu des carnations et des descriptions du corps, quasi anatomiques. Pour Freud, la peinture de portrait est prétexte à redonner à l’homme son caractère purement animal, il souhaite que « la peinture soit chair ». Dépourvus de sensualité, ses nus ne dévoilent pas, mais ils montrent. Ils sont la chair, cette chair étalée en pleine lumière, sous le regard d’un potentiel visiteur…

Les modèles de Lucian Freud sont toujours des personnes « ordinaires », famille, proches ou connaissances, qui deviennent pour un temps assujettis au regard obsessionnel du peintre. Pour construire son portrait, celui-ci a besoin de s’imprégner des individus pour retraduire l’essence de leur être sur la toile. L’observation constitue l’élément fondamental  du travail. Si cet examen se déroule bien sûr pendant les séances de pose, il s’effectue aussi avant la pratique – Freud côtoyait parfois ses sujets pendant des années avant de les faire poser – et se poursuit souvent après la venue à l’atelier, lors d’un dîner à l’extérieur par exemple, au cours duquel l’artiste observe toujours, afin de fixer l’image dans son esprit. Les portraits de Lucian Freud, avant d’être des « biographies », sont l’aboutissement d’une profonde relation qui lie l’artiste à son modèle. Le travail d’atelier recrée une atmosphère de huis clos qui accentue l’intensité de l’échange, souvent très intimidant pour le poseur. Alors que le peintre scrute le corps et tente de se rapprocher du « vrai portrait », sa « victime » ne peut prétendre. Elle doit admettre une certaine vulnérabilité face au comportement de prédateur du peintre (Naked Girl, 1966).Pendant de nombreuses années, Freud a pratiqué le dessin pour structurer ses compositions. Le souci du détail et une touche encore lisse sont perceptibles dans ses travaux des années 60-70 (Reflection with two children, Self-Portrait, 1965). La technique se modifie peu à peu avec l’utilisation de perspectives massives, l’accroissement des disproportions (personnages contorsionnés, importance de l’arrière-plan) et l’attention portée aux contrastes lumineux.
Le portrait de Frank Auerbach datant de 1975-76 est un pur chef d’œuvre et montre l’un des plus beaux fronts de l’histoire de l’art. Tête baissée, mine renfrognée, Auerbach vit et pose dans un monde à part. Il est immortalisé là dans une attitude aussi incertaine qu’introspective.

Tardivement, Freud articule sa méthode grâce à un point central tracé à la craie blanche, autour duquel se déroule l’ensemble du visage. Le portrait du critique d’art Martin Gayford, Man in a Blue Scarf, réalisé en 2004, arbore toujours sur le front les traces lumineuses de la craie. Le maître renoncait alors à toute esquisse pour appliquer la peinture sur la toile de manière directe et instinctive.Les très grands formats conçus dans les années 1990-2000 démontrent une ambition colossale, une conscience de son aura internationale et une certaine autorité au sein de la communauté artistique.
A la fois choquantes et enchanteresses, ses séries de nus consacrées au performer Leigh Bowery et surtout Sue Tilley, dite ‘Big Sue’, forgent chez Freud une nouvelle expérimentation de la texture, qui induisent une abolition de la musculature et une fascination pour les montagnes de chair. Loin d’idéaliser ses modèles, Freud peint ce qu’il voit, et non pas ce que nous aimerions voir… Le tableau « est la personne ».Par ses portraits, Lucian Freud parvient à transformer  l’ordinaire en mémorable. La dernière œuvre peinte par l’artiste montre son fidèle assistant David Dawson posant nu avec le chien Eli. Ce très grand portrait, combinant les deux sujets favoris de Freud – le nu et l’animal – est ici exposé pour la première fois. Doté d’une grande puissance émotive, il évoque le dernier éclat de l’artiste qui peignait avec acharnement au seuil de sa mort. Inachevée, cette toile dévoile David Dawson à terre, installé sur un drap blanc. Représentant son modèle en prise de vue plongée, Freud se place au-dessus de lui, comme s’il s’élevait  au ciel. Aux côtés de Dawson, le non moins fidèle Eli s’étend de tout son long. Si l’oreille est alerte, le corps du chien n’a pas été terminé. Il est difficile de savoir s’il est en train d’apparaître sous nos yeux, ou plutôt de disparaître…L’exposition restitue plus de 130 portraits. Conçue en partie par le peintre avant sa disparition en 2011, elle permet de comprendre comment Freud, par le biais du modèle vivant, a construit son œuvre et transcendé le genre du réalisme pour devenir le héraut d’un nouvel existentialisme.

Mais Freud ne s’est pas contenté de rendre intemporels sa famille et ses proches. Il a aussi brillé dans la sublime interprétation de ses propres visage et corps, en laissant une importante suite d’autoportraits. L’exercice de se peindre avec le plus de justesse possible, sans subir la tentation expressionniste, reste en histoire de l’art l’apanage des plus grands maîtres. Suivant les exemples de Rembrandt ou de Van Gogh, Lucian Freud se représente sans fard dans l’œuvre intitulée Painter Working, Reflection (1993). Debout dans son atelier dépouillé de meuble, il est totalement nu. Les chevilles plantées dans ses godillots ouverts, il se peint vieillissant mais sûr de lui, et nous fixe droit dans les yeux en brandissant ses armes de toujours : le couteau et la palette.

Images :
Working at Night, photographie par David Dawson, 2005
Girl with roses, 1947-48, huile sur toile, British Council Collection
Naked Girl, 1966, huile sur toile, Collection Steve Martin
Frank Auerbach, 1975-56, huile sur toile, Collection privée, Irelande
Benefits Supervisor Sleeping, 1995, huile sur toile, Collection privée
– Photographie représentant l’atelier de Freud, son chien Eli et Portrait of the Hound, inachevé, 2011
Painter Working, Reflection, 1993, huile sur toile, Collection privée