Générations Picasso – l’Art moderne au Royaume-Uni

par Marie Lesbats

Par Marie Lesbats

«Picasso and Modern British Art», à la Tate Britain, jusqu’au 15 juillet 2012.

Depuis le 15 février, la Tate Britain consacre une exposition au dialogue qui s’est instauré entre le maître Picasso et les peintres modernes britanniques.

La première question à poser est la suivante : quel artiste du XXème siècle n’a pas été influencé, de près ou de loin, par le géant Pablo Picasso ? La réponse : aucun, ou presque.

Il convient ensuite de voir que son ascendance ne s’est pas seulement ressentie dans « ses » pays, à savoir l’Espagne ou la France, mais bien au niveau international, et notamment au Royaume-Uni.

Les amateurs de Picasso

L’exposition insiste d’abord sur les séjours répétés du peintre dans la capitale britannique et  présente les collectionneurs qui se sont intéressés à l’œuvre de Picasso (1881-1973) dès ses débuts. Ses périodes bleue et rose, le cubisme, puis les expérimentations de déstructuration du corps ont séduit les amateurs anglais.

Le cœur de l’exposition – le plus vaste espace – présente donc ces personnages férus d’art, ces pionniers de l’aventure moderne, qui, après Gertrude Stein en France, ont su cerner le génie de Picasso avant tout le monde. Ils sont Douglas Cooper, Roland Penrose, Paul Rosenberg ou encore Samuel Courtauld. Ils concourent à faire connaître le peintre espagnol outre-atlantique, en lui achetant notamment certaines de ses toiles les plus connues, comme L’Enfant à la colombe (1901) ou encore Femme nue dans un fauteuil rouge (1932). Ces œuvres majeures entreront plus tard dans les collections publiques anglaises, comme la Courtauld Gallery, le British Museum et bien sûr la Tate.

Les suiveurs de Picasso

Mais l’exposition présente surtout des corrélations – parfois significatives, parfois moins – entre Picasso et certains leaders de l’art anglais. Une salle est consacrée à chaque artiste. Chacun à leur manière, ils ne peuvent taire l’imposante influence du maître sur leur art.

Si Ben Nicholson semble avoir vu en Picasso son mentor – mêmes visages, mêmes types de collages, mêmes thèmes –, il n’a cependant pas réussi à s’en affranchir. Il n’a pas non plus hissé son art à une puissance similaire, certaines toiles s’apparentant plutôt à du plagiat…

Henry Moore, au contraire, a clairement  assumé, puis transcendé l’emprise de Picasso sur ses sculptures, mélange de morphologies primitives et de modelés avant-gardistes. L’étonnante correspondance entre La Source de Picasso et Reclining Figure de Moore – d’ailleurs bien servie par l’exposition –, en est l’exemple le plus frappant. Si la posture de la figure est la même, Moore a su dialoguer avec la peinture pour imaginer une œuvre sculptée forte, à la créativité toute personnelle.

D’autres grands artistes britanniques sont évoqués : Duncan Grant, Wyndham Lewis,  Graham Sutherland, David Hockney ou Francis Bacon. Ce dernier s’est adonné à la peinture après avoir vu une exposition de Picasso à la Rosenberg Paris Gallery dans les années 20. Il s’est intéressé aux métamorphoses du corps et a utilisé le biomorphisme pour traduire une certaines forme de violence sur la toile. Composition (Figure) réalisée en 1933, est clairement insufflée par l’art picassien : mouvement figé, profil du personnage, membres quasi-amputés.

Picasso en maître incontesté

En 1937, l’Exposition Universelle présente à Paris l’un des chefs d’œuvre de la peinture moderne, Guernica. Le magazine les Cahiers d’Art fait circuler les nombreuses étapes de la réalisation de cette gigantesque toile et les études du tableau voyagent au Royaume-Uni. Oxford, Leeds, Manchester et Londres voient l’apogée de Picasso et constatent son engagement politique contre la montée du fascisme. Au-delà du peintre apparaît le citoyen.

L’exposition permet de s’immerger dans la préparation de ce manifeste moderne, d’en contempler les études, comme par exemple celle de la Weeping Woman [Femme en pleurs], présentée dans plusieurs media. Le Guernica original n’a – malheureusement – pas fait le voyage depuis le musée du Prado de Madrid, mais une petite reproduction est affichée sur les cimaises.

Après la Seconde Guerre mondiale, la réputation de Picasso est établie partout en Europe. A Londres, le Victoria & Albert Museum célèbre la paix en présentant une grande exhibition qui compte, parmi les artistes exposés, Henri Matisse et Pablo Picasso.

L’exposition de la Tate Britain s’achève sur la présentation des Trois Danseuses (1925), acheté en 1965 par Roland Penrose pour une entrée directe dans les collections de la Tate. Cette transaction scelle l’arrivée officielle de Picasso dans les collections publiques britanniques et prolonge son influence sur les artistes anglais. Tour à tour classique, cubiste, peintre, sculpteur, primitif, érotique et magnétique… Picasso, s’il se réclame parfois des anciens, de Vélasquez ou de Delacroix, a surtout insufflé l’esprit moderne du XXème siècle. Un peu à l’image de son Guernica, qui mêle visages déchiquetés, corps sinueux et cubes placardés, le matador a exploité toutes les possibilités, a eu toutes les idées. Connu pour son caractère envieux et colérique, il a laissé le champ libre à des générations de peintres qui viennent encore aujourd’hui puiser dans son art, ou dans son âme.

Images :

Weeping Woman, Pablo Picasso, 1937

Reclining Figure, Henry Moore, 1936 et La Source, Pablo Picasso, 1921

Composition (Figure), Francis Bacon, 1933