Bohèmes & cie

par Marie Lesbats

Par Marie Lesbats

« Bohèmes », Galeries nationales du Grand Palais,  jusqu’au 14 janvier 2013.

Une nouvelle saison artistique s’ouvre au Grand Palais et propose, en parallèle de la très attendue Edward Hopper, une exposition thématique intitulée « Bohèmes ». Le titre, au pluriel, laisse présager une certaine densité du propos.
Scindée en deux temps, cette présentation suggère d’abord un parcours sur les traces des bohémiens, puis un glissement de ce thème vers la vie d’artiste au XIXème siècle, autrement dit, la vie « de bohème ».

Conçue comme un long chemin, la première partie tend à explorer la définition – physique, contextuelle, culturelle… – du « bohémianisme ». Gitans, nomades, tsiganes…, sont ces peuples sans attache qui ont tôt-fait de fasciner nos regards occidentaux par leur apparente liberté de vie.

Un homme trompé par les tsiganes, réalisé vers 1493 par Léonard de Vinci, introduit une longue série de représentations du sujet. Cette encre virtuose cristallise déjà les éléments qui seront traités, des années durant, par les caravagesques, à l’image de La diseuse de bonne aventure de Georges de la Tour (1630). Les bohémiens sont alors montrés mystérieux et sensuels, figures insondables de l’obscurantisme. La petite bohémienne de Boccaccio Boccaccino, beau portrait énigmatique, exprime plutôt une femme nomade inspirée par l’image de la Vierge. Son turban oriental, sa peau et ses yeux clairs, évoquent la Belle Ferronnière de Léonard, alors que les couleurs choisies – le bleu, le blanc et le rouge – renvoient bien à l’image de Marie. Etrange et pertinent est donc ce rapprochement entre l’épisode biblique de la Fuite en Egypte et les camps de bohémiens, amenés à errer sur le chemins. Sur les cimaises, plusieurs toiles témoignent de ce lien, telle La Sainte Famille par George Lallemant à la fin du XVIème siècle, qui montre la Vierge portant la coiffe longue et plate typique des femmes tsiganes.

Évoquée sous le titre « La bohème galante », une section aborde l’intérêt que les Lumières portent aux bohémiens, s’opposant ainsi à la mystification grave des caravagesques. Jean-Jacques Rousseau participe à cette évolution dans la perception de ces peuples – il se dit lui-même errant et marginal –, alors que les peintres Boucher ou Watteau concourent à leur image joyeuse et théâtrale en les représentant dansant, le teint empourpré et vêtus de soies chatoyantes, instaurant ainsi une mode à la cour du XVIIIème siècle.

L’exposition se poursuit avec le rapport du bohémien au paysage. Tout naturellement, ces peuples des grands chemins battent le pavé et inscrivent dans leur sillage une note curieuse, tout à la fois fantasque et inquiétante. Le rapport privilégié à la nature révèle une nouvelle forme d’harmonie, que le graveur Jacques Callot, lui-même recueilli par une troupe de bohémiens lors de son voyage vers Rome, retranscrira dans ses carnets.

L’homme libre, sans attache, fascine d’abord les romantiques, qui s’attardent sur une description nouvelle, alors que les écrivains Théophile Gauthier puis Prosper Mérimée découvrent en Espagne les traditions d’un autre temps. En 1845, la nouvelle Carmen repousse bien des limites, et fixe l’esprit d’une époque moderne, où l’attraction pour l’orientalisme – vue chez Delacroix – démontre le besoin d’un dépaysement certain.

A l’image de la révolution industrielle, le peuple est en marche. Les artistes, en hérauts de la modernité, s’essaient à un mode de vie alternatif afin de s’affranchir d’une société inappropriée.

La seconde partie de l’exposition est conçue comme un parcours initiatique et pédagogique, qui plonge le visiteur dans l’univers du « peintre-indigent ». Oscillant entre romantisme désespéré et existence misérable, l’artiste, sous des airs libérés, apparaît comme le héros malheureux du XIXème siècle, désillusionné et suicidaire, à l’image du personnage Charleston d’Alfred de Vigny.

La muséographie se transforme alors en repaire de l’artiste. Entre la chambre aux murs délabrés, la reconstitution de l’atelier et celle de l’abris de fortune, la promenade ici menée tend à devenir « sensorielle ». Les œuvres exposées, attractives – retenir ici le célèbre Homme à la pipe de Courbet, les très éloquents poêles peints de Cézanne et Delacroix ou encore les fameuses illustrations d’Henri Murger, modèles de l’opéra La Bohème de Puccini – ne permettent pourtant pas de saisir la substance véritable de la trame. Une salle consacrée aux poètes Rimbaud et Verlaine, vient donner son sens à l’appellation « poètes maudits », qui influenceront une bonne partie du XXème siècle. Elles donnent aussi toute leur charge symbolique aux sublimes souliers usés de Van Gogh.

Naturalismes et réalismes se côtoient sur les murs des salles. Le café Momus, reconstitué, permet une pause agréable. Le visiteur, bien à son aise face aux grands miroirs et au zinc, est invité à consulter le catalogue de l’exposition tout en se délectant des toiles de maîtres. Toulouse-Lautrec, Von Dongen ou Edgar Degas – sa si triste Absinthe – font la part belle à la vie de bohème. Ces figures de proue de Montmartre ont donné pour toujours l’identité de ce quartier alors nouvellement rattaché à Paris.

Furtivement, Picasso apparaît, dans la palette fauve de ses débuts (Au Moulin Rouge), avant que le visiteur ne rebascule dans une réalité crue : celle du nazisme. Le dernier couloir présente les œuvres d’Otto Müller, artiste « dégénéré » des années 30… Une simple évocation, qui retentit comme la fin d’une illusion, celle de l’artiste qui, admiré pour sa liberté, reste pourtant contraint par l’Histoire. Fin aussi de l’exposition.

Pensée par le commissaire Sylvain Amic comme un voyage dans le mythe artistique de la bohème et élaborée conjointement par le metteur en scène Robert Carsen, cette exposition souffre malheureusement d’une trop grande densité pour ne pas perdre le visiteur.
Si le tout se veut ambitieux, le « spectacle » du scénographe renvoie parfois trop à une construction « didactique » où la forme finit par étouffer le fond.

Plusieurs thèmes, s’ils sont évoqués, ne permettent souvent pas de retracer les liens, de recomposer les filiations artistiques. Du bohémien, en passant par le poète, l’indigent ou l’artiste dégénéré ; de la route, à l’atelier, en passant par l’abris ou le café, force est de constater que ce programme est trop vaste ou, au choix, trop partiellement mené… Une seule exposition ne pouvait restituer l’ensemble des versants évoqués. Car après avoir tout lu, tout abordé, tout vu, le visiteur reste pourtant sur sa faim. Il regrette presque que certains aspects essentiels n’aient pas été sondés : par exemple, quelles sont les représentations des Roms, des nomades, dans la société d’aujourd’hui ?
Des questions phares, voire incontournables, qui auraient mérité, bien plus qu’une reconstitution, de vraies pistes de réflexions.

images :

Les roulottes, campement de bohémiens aux environs d’Arles, Van Gogh, 1888, Musée d’Orsay, Paris

Un homme trompé par des tsiganes, vers 1493, Léonard de Vinci, The Royal Collection, Londres

La petite bohémienne, Boccaccio Boccaccino, 1505, Galleria degli Uffizi, Florence

Homme à la pipe, Gustave Courbet, 1846, Musée Fabre , Montpellier

Coin de l’atelier, le poêle, 1825, Eugène Delacroix

L’absinthe, 1875, Edgar Degas, Musée d’Orsay, Paris